LE BEC MAGAZINE

Le corps, le toucher et l’amour

18.02.2022

ou comment le câlin change la vie

                                            par Ana Ciotto

On avait dit en comité de rédac, « eh, on fait un numéro sur le corps, on parle de tout ce qu’on veut, sauf de sexe ! » Alors, non, on n’est pas devenu en 2022 un groupuscule qui défend les valeurs pudibondes, c’est juste qu’on avait déjà fait un numéro entier sur le thème de la sexualité pour l’été et ça nous permettait de nous mettre dans un nouveau prisme.

Et je ne vais pas tricher, c’est promis. Je ne vous parlerai pas d’amour et de toucher dans le cadre sexuel de nos enveloppes charnelles, mais de l’amour absolu entre les êtres humains et du toucher-câlin-réconfort, pas du toucher-câlin-tiens-ça-me-chatouille-sous-la-braguette.

Tout ce que j’indiquerai ensuite doit se visualiser dans un espace sécurisant et de consentement entre les personnes qui se touchent et se câlinent (1).

 

On va partir de la base. On va partir de la naissance. Un bébé naît, et contrairement à ses autres potes mammifères, il ne sait presque rien faire (il ne sait pas tenir son corps, sa tête est bien trop lourde, il n’a quasiment aucune coordination psychomotrice, il est pétri de réflexes qui le maintiennent en vie comme celui de succion...). Et donc il pleure, et donc on s’occupe de lui. On sait pas trop ce qu’il veut, mais un truc qui le calme souvent, c’est d’être collé contre un gros mammifère de son espèce. Aujourd’hui, on appelle ça dans le monde de la toute petite enfance le « peau à peau ». C’est pas juste un délire de hippie qui veut retourner aux sources essentielles de son humanité, tout nu dans la forêt. Non. Ça sauve des vies et c’est maintenant fortement recommandé dans les services de prématurité, pour augmenter les chances de survie du bébé, de façon très significative (2).

Comme souvent, dans notre chère société civilisée, on a détruit les évidences et intuitions humaines à base de protocoles et de modernité, pour ensuite prouver, statistiques à l’appui, qu’en fait c’est vraiment important… les câlins (ou accoucher accroupie, ou encore la biodiversité… enfin vous me suivez). 

Et on est là, stupéfait.e.s et ravi.e.s de lire dans une étude scientifique que les câlins, c’est vraiment trop super. On nous parle hormones et neurotransmetteurs, on se sent tellement au top de l’intelligence de notre espèce et on s’exclame, se sentant doté d’une intuition digne d’une sentinelle : « Ahah, j’le savais ! J’en étais sûr.e ! »

 

Ce toucher, ce câlin réconfort, vient parler d’amour. D’amour absolu, sans lequel nous serions toutes et tous mort.e.s si nous n’en avions pas reçu un strict minimum.

On a bien su le donner et le recevoir dans la toute petite enfance, mais il semble que plus on grandit, plus ce besoin vital tend à s’estomper, jusqu’à même s’évanouir, surtout si vous êtes un adulte sans relation romantique et/ou sans enfant ; et dépendamment aussi de la société dans laquelle vous évoluez (certaines autorisent particulièrement les câlins entre ami.e.s du même sexe, d’autres uniquement au sein des liens familiaux...). 

Mais la science est aujourd’hui catégorique : on ne peut pas vivre sans se toucher. On ne peut pas vivre sans amour.

Des articles de vulgarisation neuroscientifique (3) nous expliquent en effet que les câlins augmentent les taux d’hormones « du bonheur », que cela réduit le stress, l’anxiété, augmente l’apaisement, permet de mieux dormir, de mieux réfléchir. Ce ne sont pas les mêmes hormones que celles des addictions qui entraînent certes du plaisir, mais aussi un effet d’accoutumance, de tolérance et donc de dépendance.

Dans le câlin, il n’y a que du bon. C’est comme rire, ça ne peut pas être une drogue, ça ne peut pas être dangereux. C’est juste magique.

Il y a fort à parier qu’un nombre infini de nos addictions (tabac, sucre, alcool… pour ne citer que les produits les plus largement consommés) ont pour utilité de venir remplir le besoin inassouvi de câlins. Il nous manque trop d’amour tactile sans sexualité ; on va aller s’en griller une, s’en jeter un petit, se péter le bide.

 

Au début du XX siècle, Freud parlait des besoins vitaux qu’il différenciait des systèmes de plaisir. Il y avait mis dormir, manger, boire, et donc, uriner/déféquer. Aujourd’hui, on est presque tous d’accord pour dire qu’il a quand même dit beaucoup de conneries. Ici, Freud avait oublié dans sa liste, qui lui semblait exhaustive, un besoin vital : l’amour.

C’est pas Balzac qui parle. C’est pas non plus Jésus. C’est la science, et avant la neurobiologie, c’étaient déjà les sciences humaines.

Alors d’abord, il y a eu les éthologues qui se sont amusés à étudier le lien affectif chez les animaux. Du mammifère le plus « développé » au canard : même constat. L’attachement est vital. Instinctif. Inné et inébranlable.

Et puis la Seconde Guerre mondiale. Le taux le plus élevé de décès que l’Europe ait jamais connu. Les pouponnières sont bondées. Des orphelins à la pelle. L’assistance publique s’organise. Les nurses sont présentes, elles lavent, nourrissent, changent les bébés et les mettent à dormir. Les bébés meurent. Ils sont en bonne santé et pourtant. Ils meurent à la chaîne. Les gouvernements appellent les psychologues à la rescousse. Il y a un problème : il manque un besoin vital, l’attachement. Désormais, les nurses ne travailleront plus comme si elles étaient dans l’usine de Ford. Désormais, on arrête le travail à la chaîne. Terminé la spécialiste du lavage, la spécialiste du change. Chaque nurse aura plusieurs bébés à charge. Chaque bébé aura deux voire trois nurses maximum en référence. Le lien se crée, les bébés s’attachent. Les bébés arrêtent de mourir (4).


Donc, si vous êtes là, à lire cet article, a priori, même si la qualité était pas ouf (5), vous avez tout de même reçu un minimum d’amour absolu.

Pourtant vous pleuriez, vous étiez sale, on comprenait rien à ce que vous vouliez, vous vomissiez et vous vous tortilliez à n’en plus finir. Mais on vous a pris dans les bras, on vous a changé, on vous a donné à manger. Ce sont le holding et le handling « suffisamment bons », théorisés par D.W. Winnicott, premier psychanalyste à avoir parlé du besoin d’amour absolu (sans se rendre compte vraiment qu’il parlait de ça).

 

Petit à petit, vous vous êtes exprimé.e plus clairement, jusqu’à parler, et aujourd’hui encore, vous ne trouvez pas toujours simple de communiquer clairement, mais il y a eu beaucoup de progrès.

Petit à petit, on passe d’un tout corporel à un tout langagier.

Et le corps, lui, est de plus en plus oublié, le cerveau fait des tours de passe-passe pour pallier le besoin d’amour absolu tactile. Il va chercher des preuves d’amour dans les actes et dans les mots, le corps étant bien trop privé d’un accès à l’amour absolu tactile sans sexualité.

Certain.e.s vont même penser qu’iels n’ont pas besoin des autres. Le risque, c’est d’être enseveli.e sous la responsabilité, le sentiment d’impuissance est écrasant, les réussites sont banalisées puisque impartageables. C’est l’illusion de ne dépendre de personne, de n’avoir besoin de personne, et donc, finalement, de n’être personne. 

Nous avons tous et toutes besoin d’amour, d’affection, de câlins, de réconfort. Cela ne fait pas de nous des personnes dépendantes affectives, immatures, incapables de se gérer. Une personne dépendante affective ne le fait pas par choix, ne fait pas preuve d’immaturité affective par flemme. Elle a eu des problèmes d’attachement importants dans la toute petite enfance, elle a probablement vécu des traumatismes. Ça se travaille aussi, et ça peut se résoudre. En fin de compte, ce n’est pas différent d’une personne ultra indépendante, c’est pour les mêmes raisons, seule la réponse diffère. Dans tous les cas, ce n’est pas le juste équilibre entre le besoin de sécurité et le besoin d’autonomie. La perte est trop difficile à gérer et deux stratégies pour s’en défendre émergent aux extrêmes : la fuite ou la fusion.

 

Il y a aussi une confusion entre notre besoin d’amour absolu et notre besoin de sexualité. Le premier étant perçu comme infantile et immature, le second va prendre à tort le relais à des moments où il n’est absolument pas le besoin à combler.

Pour moi, dans chaque frotteur du métro, y’a un mec qui veut juste un câlin et qui a dû en manquer. Chaque pute gère un lot invraisemblable de clients qui cherchent de l’affection plus que l’assouvissement de leur libido. Toutes les putes sont pour moi des assistantes sexuelles. Je n’arrive pas à voir les clients autrement que comme des handicapés de l’amour absolu.

Alors, attention, je n’excuse rien, et je n’irai pas faire un câlin à chaque harceleur que je croise pour le réconforter. Ce n’est pas ce que je dis. Ma grandeur d’âme a ses limites.

Mon propos est avant tout préventif : faites des câlins ! Sachez en donner et en recevoir, dans un espace sécurisant, bienveillant et mutuellement consenti.

 

On a aussi prouvé scientifiquement (on ne dira jamais assez merci à la science), que prendre soin des autres, c’est vital.

Mettez des petites vieilles et des petits vieux en maison de retraite. Et traitez-les comme des bébés, à la manière de Ford dans les années 50.

Même constat, ils sont rentrés affaiblis mais encore assez autonomes, ils meurent trois semaines plus tard (6) (on appelle ça joliment le « syndrome de glissement »). Mettez-leur rien qu’une plante verte. Redonnez-leur un rôle où ils prennent soin si ce n’est de quelqu’un, déjà de quelque chose d’animé. Ils arrêtent de glisser. Ils finiront par mourir bien sûr, mais on ne les aura pas jetés du haut du ravin.

 

Le câlin, c’est la formule magique de deux besoins vitaux : celui d’être aimé.e et celui d’aimer. C’est un espace où quand l’autre prend soin de moi, il est en train de prendre soin de lui, même s’il ne s’en rend pas compte. Donner un câlin, c’est toujours en recevoir un aussi.

Une FreeHug Party, à l’ère de #Metoo et d’une pandémie, semble cependant assez compromise… Peace, Love & Hug pour tout le monde, avec consentement et test PCR négatif. On peut oublier la spontanéité, mais n’oublions pas l’essentiel : un câlin c’est la vie !

 

(1) C’est un point important, même s’il peut sembler évident de façon implicite. Mais c’est souvent sur cet implicite-là que le consentement de l’autre n’est pas respecté ; par erreur et manque de communication pour certaines personnes, ou par stratégie consciente de la part notamment des pédophiles, qui jouent consciencieusement sur l’idée implicite qu’un câlin est toujours plaisant à donner et recevoir, et passent insidieusement du câlin innocent de réconfort au câlin sexuel non consenti.

(2)  https://www.cairn.info/revue-spirale-2008-2-page-59.htm

(3) Genre lui : https://sante.lefigaro.fr/actualite/2015/07/10/23939-loin-sexe-bienfaits-sans-pareils-calins

(4)  https://www.cotebebe.fr/hospitalisme-carences-affectives-bebe-4123

(5) Quand la qualité est pas ouf, ça crée de vrais problèmes d’attachement et de vrais problèmes tout au long de la vie. Je vais pas avoir le temps de développer toute la théorie de J. Bowlby, sinon je vais vous perdre. Si vous me lisez, c’est que vous avez eu de quoi survivre, pas forcément de quoi vivre bien.

(6) https://www.cairn.info/journal-dialogue-2012-4-page-123.htm

 

 

 

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