LE BEC MAGAZINE

Accoucher en France

19.09.2022

 

accoucher en france

 

Par Julie Molimard

 

La majorité des femmes accouchent à l’hôpital et avec la péridurale. C’est la norme aujourd’hui en France. Depuis les années 1950, les femmes ont été incitées à donner naissance en milieu hospitalier. L’hôpital, symbole de la modernité et de la sécurité en opposition à la maison, lieu de l’intime, où la majorité des femmes accouchait auparavant et depuis des siècles, entre elles, en autonomie et sans les hommes. 

Avant d’être enceinte, je ne me suis pas posé la question. En effet, à première vue c’est la seule option possible. Il n’y avait rien à questionner ou à remettre en cause. Pourtant, plus mon envie de devenir mère mûrissait, plus je me documentais pour comprendre et connaître les choix qui s’offraient à moi le moment venu : allais-je accoucher à l’hôpital ? Chez moi ?

En plateau technique ? En maison de naissance ? Accompagnée d’une sage femme ou de plusieurs, connues ou inconnues ? Une doula serait-elle à mes côtés ? Mon compagnon aura-t-il sa place ?

Sur ce chemin de questionnements et de recherches, j’avançais, je défrichais. Je me faisais ma propre opinion. Souvent, mes amies devenues mères m’ont dit qu’elles auraient aimé s’intéresser à ce sujet, poser des questions à l’époque de leur grossesse pour ainsi vivre différemment leur accouchement. Pourquoi ne l’avaient-elles pas fait ? C’est à ce moment-là que j'ai compris que j'étais en dehors du cadre, comme 1% des femmes qui décident d’accoucher hors du milieu hospitalier.

Quand je partageais mon envie d’accoucher en maison de naissance, on me regardait avec étonnement, des fois avec inquiétude et même parfois avec peur. Pourquoi me priver de l’anesthésie ? Pourquoi voulais-je souffrir ? N’avais-je pas peur de mourir ou de mettre en danger mon enfant en accouchant en maison de naissance ? Farfelue, originale, inconsciente, irresponsable, animale, incomprise, courageuse, j’étais tour à tour cette femme aux yeux de la majorité de mon entourage, hommes et femmes confondus. Mais au fond, pourquoi si peu de femmes remettent en question la norme en matière de naissance ? Est-ce à voir avec la confiance indéfectible qu’elles accordent au corps médical ? La difficulté à trouver une autre façon d’accoucher ? Et en définitive, est-ce que l’accouchement en milieu hospitalier est la solution « idéale » pour mettre au monde son enfant ? 

Comment et où accoucher ? 

J’ai choisi de ne pas accoucher à l’hôpital car je n’ai pas une totale confiance dans le corps médical. Je ne remets pas en question le savoir acquis pendant des années par les médecins ou gynécologues obstétriciens. Je ne supporte plus d’être infantilisée ou d’avoir peur quand je passe la porte d’un cabinet médical. Ça pourrait être la peur de la blouse blanche, mais la mienne n’est pas liée à la peur d’avoir mal. Plutôt le souvenir d’avoir été prise de haut, humiliée par plusieurs médecins, souvent des hommes (mais pas seulement), qui soit ne m’écoutaient pas, soit ne m’expliquaient pas. Et le respect de mon intimité, je n’en parle même pas.

Il m’a fallu attendre 36 ans pour qu’une gynécologue me demande si elle pouvait m’ausculter. Avant, pas de question, juste une évidence que je montre ma vulve, mon vagin et mon utérus, les jambes écartées, sur le dos, à un.e parfait.e inconnu.e en blouse blanche. Pour mon accouchement, je ne voulais donc que bienveillance, écoute, échange égalitaire afin que se tisse la confiance nécessaire pour donner naissance à mon enfant le plus simplement et rapidement possible. Et ce chemin n’est pas possible à l’hôpital ? Si, très certainement. Mais les témoignages que je glanais, écoutais ou lisais me dressaient un tableau si négatif de l’hôpital et de la façon dont le personnel est contraint à faire son métier (cadence infernale demandée pour donner naissance le plus vite possible car manque d’effectifs et de place), que je revenais toujours à cette réflexion : Comment faire autrement pour être écoutée et entendue dans mes besoins ? 

La peur de souffrir et le manque de connaissance du corps : norme des naissances en France 

La plupart des femmes ont peur d’accoucher. Peur de souffrir, peur d’être épuisées, peur de mourir et que leur bébé soit en danger. L’hôpital offre un cadre sécurisant, avec du personnel formé, capable d’agir vite si le besoin s’en fait ressentir. Ce lieu rassure pour la plupart des femmes. L’idée générale qui ressort fait percevoir une grossesse comme un état de vulnérabilité véhiculant malgré elle l’idée, d’une certaine manière, d’un danger de mort. C’est ce qu’on transmet indirectement aux femmes tout au long de leur grossesse. Malformations, diabète gestationnel, toxoplasmose, pré-éclampsie, macrosomie etc., le personnel médical est formé à débusquer des pathologies pendant 9 mois puis lors de l’accouchement. Alors que la majorité de femmes enceintes ne présente pas de pathologie, on transmet le stress lors des nombreux rendez-vous médicaux auxquels la femme enceinte peut (doit) s’acquitter. Parce que, rappelons-le, il n’y a aucune obligation, juste des préconisations.

La majorité des femmes que j’ai entendu parler de leur accouchement à l’hôpital ne connaissaient presque rien de la physiologie de l’accouchement, de ce qui allait se passer dans leur corps ce jour-là. Pourquoi elles ont eu mal et quelles sont les réactions hormonales en chaîne qui se passent dans leur corps, rares sont les femmes qui le savent pour une première naissance. À cette méconnaissance s’ajoute le manque de transmission entre femmes d’une même famille. On parle moins des accouchements entre femmes. Leurs souvenirs se sont perdus depuis la généralisation des accouchements à l’hôpital. De la même manière, on n’assiste plus aux naissances de sa famille. 

Protocoles, manque de moyens et déresponsabilisation 

Les femmes en travail sont plus faciles à gérer avec la péridurale. Le manque de personnel ne permet pas à une sage-femme de s’occuper d’une femme. Une femme sans péridurale demande plus d’attention qu’une avec. De plus, la péridurale donne aussi l’impression aux anesthésistes (souvent masculins) de sauver la femme, de lui permettre de donner naissance car sans lui, la douleur est intolérable (scène filmée lors du documentaire Tu enfanteras dans la douceur, de Audrey Gloaguen). À en croire le médecin anesthésiste filmé dans ce documentaire, la femme serait donc maintenant incapable de transcender la puissance des contractions. C’est ce qu’on nous fait croire. Et même entre amies, on n’ose pas parler de la douleur de peur d’angoisser les futures mères. On peut parler d’omerta, non ?

La généralisation de la péridurale rend supportable la douleur pendant les naissances, mais occulte les conséquences que celle-ci peut avoir sur les accouchements : manque de mobilité des femmes impactant la progression de l’ouverture du col et la descente du bébé, manque de sensation et poussée forcée, accouchement plus long et donc plus fatigant, et recours aux techniques comme les forceps, ventouses pour sortir le bébé quand la mère et l’enfant sont épuisés par le travail. 

Quant à la préparation à la naissance, elle est rapide et ne permet pas d’aborder en profondeur les connaissances physiologiques de l’accouchement. Et sans cela, pas de compréhension de ce qui se passe dans son corps le jour de la naissance de son enfant, et par conséquent : peur lors de l’intensité des contractions, méconnaissance de comment les supporter et surtout manque de confiance en son corps, qui sait ce qu’il a à faire tout comme son bébé. Il y a donc une confiance aveugle dans le corps médical et l’hôpital car la majorité des femmes ne sait plus ce qu’est accoucher et a peur de faire l’expérience dans son corps d’enfanter sans analgésique. 

Où accoucher en dehors de l’hôpital ? 

Pourquoi alors choisir une autre façon de donner naissance ? Est-ce vraiment une question de mode ? Une sorte de refus de la modernité ? Est-ce facile ? Toutes les femmes peuvent-elles faire ce choix ? J’aimerais dire oui, mais la réalité est que non. Seules 1% des naissances ne se font pas à l’hôpital. Mais alors où se passent-elles ? Tout d’abord en maison de naissance. Peu de maisons de naissance existent et donnent la possibilité aux femmes d’être accompagnées par deux sages-femmes (les mêmes) tout au long de leur grossesse, tout en étant dans un lieu à part mais au sein d’un hôpital. On dénombre actuellement 8 maisons de naissances, 0,07% des naissances s’y déroulent. À titre d’exemple, celle du Calm à Paris compte une centaine de naissances par an. Les demandes sont bien sûr plus importantes que les places disponibles. Le nombre de maisons de naissance devrait augmenter dans les années à venir, mais cela reste bien sûr à la marge. 

Ensuite, l’accouchement à domicile (AAD) est une autre possibilité. Le suivi est fait par une sage-femme pendant toute la grossesse jusqu’à l’accouchement. Seul 0,3 % des françaises, soit 2000 femmes par an, peuvent accéder à ce service faute de sages-femmes le pratiquant (incapacité à pouvoir payer les assurances élevées demandées aux sages-femmes, climat coercitif à l’encontre des sages-femmes pratiquant les AAD). 

Enfin, le plateau technique peut accueillir une femme et sa sage-femme, une salle est louée par une sage-femme libérale à l’hôpital. 

Pour ces trois choix, les femmes enceintes doivent présenter des grossesses à bas risque ou non pathologiques (pas de diabète, pas d'hypertension, pas d’obésité, pas d’antécédent d’hémorragie de la délivrance, pas de grossesses antérieures ayant été problématiques, pas de bébé se présentant par le siège). 

Existe-t-il un risque d’accoucher de ces trois façons ? Non du fait de l’absence de pathologies chez les femmes enceintes. À domicile, la mortalité maternelle est nulle et la morbidité moindre qu’en population générale (femme à bas risque accouchant en maternité niveau 1). Alors pourquoi distiller la peur quand on veut accoucher en dehors de l’hôpital ? Parce qu’on échappe à la maîtrise des soignants et de leurs protocoles ? 

En définitive, accoucher à l’hôpital sous péridurale est la norme en matière de naissance et est très certainement la meilleure voie pour la majorité des femmes françaises. Elles la choisissent de leur plein gré. C’est une supposition que j’espère secrètement car me dire l’inverse serait insupportable. Le meilleur des choix serait sûrement de pouvoir choisir et, en matière de choix, il faudrait pouvoir savoir ce qu’implique un accouchement avec péridurale et sans péridurale. Les conséquences sur le déroulement de la naissance peuvent être très différentes. Savoir, c’est choisir le mieux pour soi et son enfant. Il faudrait ensuite avoir la chance d’être suivie en maison de naissance ou de trouver une sage-femme pratiquant l’AAD ou le plateau technique non loin de chez soi, le nombre de places étant ridiculement bas face à la demande.

Toutes les femmes n'ont pas envie des mêmes choses et c’est très bien. Par contre, ne pas avoir accès facilement au savoir pour choisir est dommageable. Cela relève, pour moi, de l’infantilisation des femmes, voire d'une déresponsabilisation des femmes lors de ce moment clé de leur vie. En étant enceinte, il est difficile de questionner le personnel médical sur le bien-fondé d’un examen, d’un choix que l’on impose, comme les déclenchements des naissances par exemple. Il est quasi impossible d’aller à contre-courant de la norme quand on fait peur à une femme enceinte peu informée en lui disant « qu’elle fait ce qu’elle veut mais qu’elle fait prendre un risque à elle et son enfant ». Prendre confiance en soi, en son corps, s’informer (beaucoup), être entourée d’une équipe de soignants à l’écoute, bienveillante et capable de donner toutes les précisions, sans juger ou déresponsabiliser les femmes, c’est la clé d’une grossesse et d’un accouchement réussis, dans la norme ou pas.

 

 

 

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