LE BEC MAGAZINE

Martin Winckler: Comment soigner sans dominer ?

12.06.2021
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©Michel Gilet

 

par Ana Ciotto

 

J’essaie de replanter le décor. 

Avril 2021. Pandémie, un an. Troisième confinement. Toujours deux enfants.

Je suis fatiguée, je n’ai pas trouvé une minute pour préparer correctement cet échange. Je stresse. Bon Dieu, je stresse. J’ai des cernes, je tente de dissimuler en deux minutes le bordel de la maison et de le foutre hors-champ. Je ne suis pas journaliste, pour moi il est une star, il a probablement mieux à faire.

Je m’excuse assez piteusement, il me sourit, un vrai sourire tendre. Il a son casque de pilote de ligne pour me recevoir 5/5 via la plateforme de visio qu’on s’est choisie, un tee-shirt des Beatles et sa petite bibliothèque toute bien rangée. Mon regard se fixe régulièrement sur le mot “vagin” d’un de ses bouquins, avec la fermeture éclair en guise d’illustration.

Je suis stressée surtout parce que j’ai beaucoup d’estime pour lui, que j’aime le romancier mais surtout le soignant. Que je suis soignante moi-même et que je sens avoir trouvé mon école de pensée, une façon de travailler qui me ressemble. Que je suis régulièrement patiente, notamment pour une maladie rare depuis ma naissance, et que je me sens reconnue en tant qu’être humain par ce médecin. Que je suis une femme avec une vulve, un suivi gynécologique et deux grossesses à mon actif, et que je me sens défendue par lui. Que j’ai été la témoin privilégiée d’une personne mourante et que, comme lui, je veux le droit de mourir par choix et sans douleur. Martin Winckler, tranquille, me rassure. Il est ravi d’échanger avec moi, cela fait partie du travail qu’il estime être le sien, être une personne ressource. Je me moque de mon amateurisme, il me défend et me souhaite plus d’indulgence envers moi-même. Tout est vrai chez lui, et moi je l’aime encore plus.

Alors je veux vous parler de lui. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi je l’aime tant. Pourquoi ce qu’il dit est fondamental. Et pourquoi plus on sera nombreuses et nombreux à être informé·e·s, plus les choses changeront. Pour vous-même, pour vos proches, et tout doucement, pour tout le monde.

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Martin Winckler : Comment soigner sans dominer ?

 

Soigner. Vaste programme. 

Être soigné·e, c’est accepter de l’aide. Faire confiance. Se laisser aller, parce qu’on est fragilisé·e, parce qu’on a besoin du savoir de l’autre pour aller mieux.

Soigner, c’est donc être garant·e de la confiance accordée. Par sa fonction, la personne soignante a donc un grand pouvoir sur les individus, mais qui dit pouvoir, dit devoir ; et c’est la question du devoir du soignant.e qui est interrogée ici, car il ne semble pas toujours être au rendez-vous…

Martin Winckler a soulevé un tabou, celui de la violence médicale systémique. “Les brutes en blanc”, comme il les appelle. Alors, déjà, les détracteurs s’offusquent. Les féministes ont droit au “not all men” quand elles dénoncent le patriarcat ; Martin Winckler, lui, renforcerait plutôt la méfiance des patient·e·s à l’égard des services de santé. Dénoncez un système (les études de médecine, le bizutage, le harcèlement des externes puis des internes, la chaîne hiérarchique, le sexisme, le racisme, la grossophobie… je continue ?) et on vous répond : “Non mais heuuuu, Jean-Claude au service dermato, il est super”. Oui. D’accord. Il y a toujours eu, et il existera toujours, de bons médecins. Comme Victor, homme cis blanc hétéro, qui n’a jamais harcelé personne dans le métro. On sait, Victor, ça n’empêche pas que 100 % des femmes ont déjà subi au moins une fois du harcèlement dans les transports en commun. Détends-toi, Victor. Il ne s’agit ni de toi ni de Jean-Claude, mais d’un système patriarcal qui maltraite. Dans le métro, et peut-être plus grave encore, à l’hôpital.

Pour illustrer son propos et la violence inter et intra-médicale, Martin Winckler me raconte une anecdote terrible : “J’étais jeune externe en service gastro, et, un jour, un interne me demande de rentrer dans une chambre pour un examen gynécologique. Je demande pourquoi puisque ce n’est pas la spécialité du service, et il me répond simplement que ça n’a pas été fait et qu’il faut que je le fasse. Je vais voir la patiente et je me rends compte que cette jeune fille a un handicap psychomoteur, donc elle ne comprend pas exactement pourquoi elle est là et ce qu’on lui fait, elle est d’ailleurs très docile, si j’avais voulu lui faire l’examen gynécologique, elle se serait laissé faire. Évidemment, je ne le lui ai pas fait, mais dans le dossier j’ai écrit « examen gynécologique normal ». L’interne a regardé, et là j’ai découvert une deuxième violence car il a rétorqué : « Tu lui as fait ? Mais t’es vraiment un salaud ! ».

 

Avec cet interne, on est loin de l’image qu’on se fait du super médecin dévoué corps et âme pour soulager la souffrance de son prochain. En échange, on a droit à un mâle alpha en pleine possession de ses moyens qui jouit de son pouvoir sur les plus faibles.

C’est déjà, évidemment, un problème en soi. Mais il ne faut pas oublier le contexte : aller voir un·e soignant·e, ce n’est jamais anodin, et ça, je crois que beaucoup de soignant·e·s l’oublient. C’est venir vulnérable, sans défense, la peur au ventre. Ce n’est jamais simple de se défendre contre une agression ; mais quand cela vient au moment où vous vous sentez vulnérable, qui plus est par la personne que vous pensiez être là pour vous soulager, c’est encore plus violent, et réagir correctement devient presque impossible.

Si vous commencez à vous intéresser aux violences médicales, vous allez voir, c’est miraculeux, c’est comme avec le sexisme : faites parler vos proches, ça va vous exploser au visage, vous ne pourrez plus jamais ne plus les voir. Spoiler Alert : ça va du petit mépris de classe bien senti au viol sur patiente, en passant par l’humiliation et le non-consentement du malade ou de la famille. Elles sont partout, fréquentes et peu remises en question, voire protégées et rangées au fond du placard par l’Ordre des médecins lui-même. Martin Winckler raconte une de ces histoires parmi tant d’autres : son oncle, qui faisait justement partie de l’Ordre des médecins, avait couvert une affaire “à l’amiable” suite à un dépôt de plainte pour viol d’une patiente contre son gynécologue, pour le protéger de l’arrêt de sa carrière… Ça ne vous rappelle rien ? Moi ça me fait penser aux curés pédocriminels qu’on fait changer de paroisse, mais pas sortir des ordres de l’Église.

La crise sanitaire actuelle nous aura bien montré les faiblesses du système français et comment il maltraite avant tout le personnel soignant, fatigué et en sous-effectif. Le manque de considération et de reconnaissance de sa nécessité de la part des gouvernements successifs ne fait qu’accroître la violence institutionnelle. 

 

Mais ça vient d’où, cette violence systémique médicale ? Cette prise de pouvoir sur nos corps mal en point ? Selon Martin Winckler, le jugement est sans appel : “C’est la culture catholique française, les professionnels de santé sont les successeurs des curés. Ce sont des directeurs de conscience. Quand ils vous disent « Ce n’est pas bien de fumer », ce n’est pas pour votre santé mais pour vous faire la morale.”

Et oui, aujourd’hui on n’attend plus trop la bénédiction du curé pour s’assurer une place au paradis. Tout ce qui est à vivre se passe sur Terre, et c’est le médecin qui semble avoir le plus grand pouvoir pour nous sauver de la fin. D’ailleurs, quand on fait le parallèle avec le pouvoir très fort qu’ont les médecins sur nos choix de vie et de mort (l’avortement, la contraception définitive ou l’euthanasie, entre autres), le parallèle avec Dieu et sa toute-puissance va bon train. Forcément, ça donne un petit statut.

“Je pense qu’on a tous envie d’avoir un statut, mais le désir de statut est plus ou moins grand selon les personnes. Moi je suis très content d’avoir un statut, c’est grâce à lui que j’ai pu faire plein de choses. Le problème, c’est le paradigme dans lequel on se trouve : si le statut est un but et non pas un moyen, alors le statut n’existe pas pour faire le bien et aider les personnes qui en ont besoin, mais pour s’assurer un prestige de petit patron à qui on dit oui, à qui on se soumet.”

Les études de médecine, dans leur façon d’être enseignées, sont jusqu’à présent bien plus marquées par la méfiance envers les patient·e·s que vers des cours de psychologie, d’écoute et d’analyse de la demande d’aide : “L’enseignement de la médecine est violent. Je me souviens, quand je donnais des cours dans une université, certains de mes collègues voulaient faire un module qui s’intitulait « La demande abusive ». J’ai demandé à mes collègues ce que cela signifiait, ils m’ont répondu : « les patients qui profitent ». J’ai demandé de quoi ils pouvaient bien profiter, ils m’ont répondu : « Ils nous prennent notre temps ! ». C’est une question de posture qu'ont certains médecins : « Moi j’ai des trucs à donner, et il faut que le patient me demande ce que j’ai à donner mais rien de plus. » Mais les gens ne savent pas toujours de quoi ils ont besoin, ils viennent aussi pour le définir avec le médecin, certains viennent dire : « Je suis inquiet, ai-je des raisons de m’inquiéter ou non ? » Et le boulot du soignant c’est de regarder ce qui les inquiète, faire un bilan et donner une réponse. Mais mon boulot, ça ne consiste pas à définir à l’avance ce que je peux ou non leur dire. C’est recevoir le problème qu’ils se posent, le démêler avec eux, voir ce qui est important pour eux et ce qui ne l’est pas, parce que parfois, ils ne savent pas et mélangent un peu les deux. Et après le démêlage de pelote, je demande : « Qu’est-ce qui te paraît juste maintenant d’aller rechercher ? » Et c’est la personne qui décide, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi qui suis malade ! Dès que vous faites parler vos patients, ça devient passionnant ! Ce n’est pas de la grande médecine, avec de la grande technique et des grands machins… C’est juste des relations humaines, mais l’immense majorité des médecins formés jusqu’à présent ne viennent pas pour les sciences humaines !”

Les analyses de pratique à destination du personnel médical – qui pourraient l’aider à réfléchir à sa vision du “bon patient” comme du “mauvais” – sont pour le moins inexistantes. Trop souvent, le bon patient est vu comme un être vraiment malade sans en être responsable (donc légitime à prendre le temps précieux du médecin), docile dans la prise en charge et qui ne pose pas trop de questions, tout en comprenant vite et bien. A contrario, le mauvais patient est fautif de sa maladie (il fume, il est gros, il prend mal son traitement), il parle trop, pose des questions auxquelles la médecine ne peut/veut pas répondre et ne comprend pas mais souhaite comprendre. La plaie. Le système médical se pense encore trop comme un système détenant une vérité scientifique pure et ne travaille que très peu sur la posture humaine qu’il implique. Une patientèle grandissante se tourne alors vers les médecines parallèles, l’homéopathie, le coaching… pour tenter de retrouver un peu d’humanité dans la prise en charge de leurs maladies. Plus grave, je crois que cela peut expliquer une partie de l’automédication et l’absence de soins chez certaines personnes, développant de vraies phobies face à l’institution de santé. Ce n’est déjà pas toujours simple d’aller affronter sa maladie, alors si en plus on a peur de se faire engueuler, ça peut suffire à justifier l’oubli du rendez-vous. Quitte à être traité·e comme un·e irresponsable, autant profiter du bénéfice secondaire.

Bon, mais alors, quand on est comme Jean-Claude le super dermato, ou comme Martin le génial généraliste, comment on s’en sort ? Comment faire pour évoluer dans un système qui va à l’encontre de nos valeurs, de la raison qui nous a poussé·e·s à faire ce métier ?

“J’ai toujours détesté les rapports de pouvoir. Inévitablement, quand j’ai commencé à faire mes études de médecine, et dès que j’ai été en contact avec des personnes soignées, j’ai tout de suite cherché à voir comment je pouvais les soigner sans reproduire toute la violence à laquelle j’assistais. Mes études ont été une suite d’escarmouches, de formes de résistances mineures, passives, car je ne pouvais pas faire autre chose. Mais j’étais loin d’être le seul, il y a un tas de médecins qui travaillent en clandestinité sous le radar. C’est par mes livres que le message est passé, mais c’est un effet grossissant, je ne suis pas le seul médecin à penser comme ça et agir selon mes convictions en passant entre les mailles du filet. J’ai été mis sous les feux des projecteurs, alors on a commencé à me donner la parole sur des problèmes de santé dans l’espace public, et je l’ai prise ! Et j’ai continué de dire ce que j'écrivais dans mes romans.”

Ce que fait Martin Winckler, qui ne se voit pas changer le monde et les institutions à lui tout seul, c’est d’agir le mieux possible avec chaque patient.e qu’il rencontre : 

“Je suis un activiste isolé, autonome, au bout d’un moment ça finit par donner des trucs ! Il n’y a pas de petites actions. Par exemple, si on peut faciliter la vie de quelqu’un, avec un foutu bout de plastique et du cuivre autour [ndlr : un dispositif intra-utérin], la gratification morale est incommensurable. Je n’ai pas changé la face du monde, mais pour la personne, c’est du 100 % ! Et moi j’y crois beaucoup à cela, si on ne peut pas compter sur les institutions pour nous rendre des services de santé, alors on s’organise nous-mêmes. La médecine c’est comme la religion, on ne peut pas la changer comme ça. Mais on peut faire en sorte que de moins en moins de personnes soient prises dans le dogme, et c’est ça qui va la faire changer. Ce qui fait évoluer les choses, c’est quand il y a une dissidence ; mais cette dissidence ne peut s’exprimer qu’à certains endroits et dans certaines circonstances. Ensuite, elles servent de modèles pour de futures dissidences. Et en médecine c’est ça, plus il y a de petites dissidences sur des choses très pointues comme la prise en charge des personnes LGBTQI, handicapées, ou autre chose, et qu’on reçoit le message « Ne cherchez pas à nous normaliser », cela donne l’idée ensuite à la personne qui n’a pas de particularité qu’elle non plus, elle n’a pas envie d’être normalisée. Internet et les réseaux sociaux ont permis de changer les choses par le partage de témoignages et le référencement des médecins qui ont une pratique bienveillante. Par exemple, il existe des groupes sur internet pour trouver un médecin d’accord pour faire une ligature des trompes, et ça, encore une fois, pour chaque femme, c’est du 100 %. Sur les réseaux sociaux, on parle depuis maximum cinq ans des violences obstétricales, et les témoignages pullulent. Avant ça, on vous aurait répondu : « T’exagères, ton bébé est né et en bonne santé, tout va bien après tout. » Donc il y a une émulation, je crois que ça bouge dans le bon sens et que c’est une façon très efficace de changer les choses. Si on s’attache trop à s’attaquer à l’institution dans son ensemble, on rate la cible, c’est-à-dire celle de faciliter la vie des individus.”

Et donc, nous, les patient·e·s, qu’est-ce que nous pouvons faire ? Je pense que, dans un premier temps, nous pouvons nous demander ce que nous attendons clairement du rendez-vous médical auquel nous allons nous rendre et, nous aussi, faire la démarche réflexive de ce qu’est pour nous un “bon” ou un “mauvais” médecin.

Ce que j’attends, pour ma part, d’un·e bon·ne soignant·e : de l’écoute, de l’empathie. Et surtout pas d’infantilisation, pas de culpabilisation, mais m’aider à être autonome dans la gestion de mon problème, en pouvant avoir pleinement confiance dans les informations médicales que je n’ai pas, pour ensuite faire mon choix. Car oui, j’ai le choix, même si le médecin en face de moi semble persuadé du contraire. Je ne suis donc pas un corps-objet privé de libre arbitre, mais je suis partie prenante dans la prise en charge de mes soins, active dans l’accord que je donne pour recevoir de l’aide d’une personne compétente sur le sujet.

Et puis, plus généralement, nous pouvons nous renseigner de notre côté, aller sur internet, parler avec nos proches, briser les tabous. C’est déjà beaucoup. S’informer, oser dire à son médecin si on n’a pas bien compris, si on n’est pas sûr·e, si on veut chercher encore. Cette personne n’a aucun droit sur nous. Son savoir ne la légitime pas. Écoutons-nous, changeons de médecin au besoin et parlons-lui franchement. Après tout, c’est un être humain, au même titre que nous, et lui aussi, il finira par être le patient de quelqu’un et cherchera peut-être à négocier un peu sa fin. Comme beaucoup, quand je rencontre un·e super soignant·e, j’en parle beaucoup autour de moi. Je pense notamment à mon dentiste, à ma généraliste et à ma sage-femme. Voyez comme je me les approprie tout à coup ! C’est bien qu’il y a de la confiance et de l’affection, n’est-ce pas ? C’est tellement important d’être bien soigné·e. 

Je vous conseille enfin vivement de lire tous les livres de Martin Winckler, qui, en plus d’être de très bons romans avec un style qui vous emporte et des intrigues bien ficelées, vous donnent accès à un grand nombre d’informations et de connaissances (le tout sourcé et référencé) sur le domaine médical et le rapport soignant·e/soigné·e. Et comme Martin Winckler pense à tout et à tout le monde, vous avez aussi son blog, gratuit et en accès libre, pour tout savoir sur la contraception, la gynécologie, la question de l’euthanasie, la vaccination, le monde médical… 

Merci Monsieur Winckler. Merci d’avoir pris la parole, pour nous défendre sans jamais écraser personne. 

 

Pour aller plus loin : 

blog médical : https://ecoledessoignants.blogspot.com/?m=1

blog littéraire : http://wincklersblog.blogspot.com 

Voir la chronique “La sélection du Bec” pour une présentation de quelques ouvrages de Martin Winckler.

 

 

 

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